Date de publication : 08.01.14 Imprimer
L’ art et la lanière

L’ art et la lanière

L’immonde, le sale, le laid ou le scandale inondent la production artistique contemporaine. La dernière frasque de Steven Cohen au Trocadéro en est une nouvelle et affligeante illustration. Quand nous réveillerons nous ?

 

« Quand le soleil de la culture est bas sur l’horizon, même les nains projettent de grandes ombres »

Karl Kraus

Merde. Un cri du cœur qui pourrait servir de manifeste. Classicisme, romantisme, symbolisme, impressionnisme, cubisme ou fauvisme… autant de mouvements et de merveilleuses peintures que les temps passés nous ont légués.

Obscure et solitaire, notre époque aussi cherchait péniblement son mouvement, comme on cherche à tâtons une porte ouvrant sur la lumière du jour. La seule issue qu’elle a trouvée ne l’a menée qu’aux égouts. Entre fosse septique ou fosse commune, une chose est sûre, notre époque a fait son trou. Elle aussi voulait entrer dans l’Histoire. A défaut d’idées elle eut de l’audace : les ténèbres ont fini par illuminer la nuit.

Un mouvement nous est né, un nouvel art nous est donné : son nom : le merdisme. S’il est somme toute assez difficile d’identifier son initiateur, ses disciples foisonnent, tous réunis d’ailleurs par un slogan aussi simple qu’efficace : A chier. On regretterait presque que la peinture n’ait pas d’odeur.

Du laid pour bobos

On oublie souvent que l’art et le sacré était intrinsèquement liés à l’origine : la magnificence des œuvres avait pour objectif d’honorer Dieu autant que de le signifier. L’art, l’art sacré, cherchait à provoquer la rencontre entre l’homme et Dieu. Et si la lente désacralisation de nos sociétés dans les derniers siècles bouleversa les fondements de l’art, celui-ci, toujours irrigué par l’idée de Beau, portait encore en lui les aspirations spirituelles des hommes. Ce lien, notre époque a fini par le rompre en abandonnant totalement le sacré et avec lui toute recherche esthétique, toute quête de beauté. On a les artistes qu’on mérite et notre temps est ainsi celui d’une quête désespérée d’un laid, d’un sale ou d’un mal qu’on ne cherche plus à sublimer ou sanctifier. L’art eschatologique a été détrôné par l’art scatologique.  Comme l’exprime si  bien Jean Clair dans son Hiver de la culture :

« Le temps du dégoût a remplacé l’âge du goût. Exhibition du corps, désacralisation, rabaissement de ses fonctions et de ses apparences, morphings et déformations, mutilations et automutilations, fascination pour le sang et les humeurs corporelles, et jusqu’aux excréments, coprophilie et coprophagie : de Lucio Fontana à Louise Bourgeois, d’Orlan à Serrano, de Otto Muehl à David Nebreda, l’art s’est engagé dans une cérémonie étrange où le sordide et l’abjection écrivent un chapitre inattendu de l’histoire des sens. Mundus immundus est ? »

La découverte du nouveau im-monde

Cette nouvelle quête, le procès pour exhibition sexuelle de Steven Cohen, reporté de plusieurs semaines mi-décembre,  l’illustre à merveille. Début septembre, ce prétendu artiste sud-africain, s’était ainsi promené une quinzaine de minutes sur l’esplanade du Trocadéro, en corset et talons hauts, le sexe relié à un coq avant que la police n’intervienne. Normal. C’est vrai qu’il faut bien promener de temps en temps ses animaux de compagnie. Hein biloute ?

Les journaux avaient abondamment relayé cette « performance » (comme on dit maintenant). Performance… Effectivement atteindre un tel niveau de ridicule et s’y maintenir fermement demande un talent avéré. Il faut dire que ce monsieur n’en est pas à son coup d’essai : vous devez (oui c’est un impératif moral) aller voir son site : surtout si vous n’avez jamais vu quelqu’un badigeonné de peinture, en tutu et à moitié nu se rouler par terre ou tenir un bâton à étincelles entre les fesses.

Au fond, seules la caution artistique et les subventions publiques l’empêchent de finir à sainte Anne[1]. A titre d’exemple une de ses « performances » en 2012 « Sans titre. Pour des raisons légales et éthiques »[2], présentée au festival d’Avignon, a ainsi largement bénéficié des subsides publics avec les soutiens de l’Etat, de la Région Nord Pas de Calais, de Lille, et même de l’Union Européenne. Léon Bloy l’avait déjà remarqué : « les âmes contemporaines sont matelassées d’une épaisse toison de bêtise impénétrable à n’importe quelle balistique de l’Art »[3] .

« La voie de la beauté » (Benoit XVI – Lettre aux Artistes)

Peu nous chante ici de relancer le débat sans fin sur la valeur de l’art contemporain, d’ailleurs si divers, ou de discuter de son ressort, qui repose en effet bien trop souvent simplement sur une production non pas esthétique mais conceptuelle – dont nous ne nions d’ailleurs pas l’intérêt philosophique en soi. La question est ailleurs. Car ce dont nous avons besoin, ce dont nous avons désespérément besoin c’est de retrouver la beauté, de la réclamer,  de la mendier s’il le faut et d’y mordre à pleine dents, comme un affamé dévore son quignon de pain.

Dans sa ô combien merveilleuse Lettre aux artistes de 2009, Benoit XVI citait Paul VI, qui s’adressant à eux leur rappelait la nécessité de leur mission : « Ce monde dans lequel nous vivons a besoin de beauté pour ne pas sombrer dans le désespoir. La beauté, comme la vérité, est ce qui apporte la joie au cœur des hommes, elle est ce fruit précieux qui résiste à l’usure du temps, qui unit les générations et les fait communiquer dans l’admiration. Et cela grâce à vos mains… Rappelez-vous que vous êtes les gardiens de la beauté de notre monde ».

Si notre époque a pu bouleverser l’art, l’art a également le pouvoir de transformer notre époque. Notre monde a besoin d’artistes, d’hommes politiques, de fonctionnaires, de directeurs de musée, de conservateurs, de critiques, de visiteurs qui défendent, valorisent et réclament cette beauté disqualifiée. Chacun à son niveau, chacun à son échelle, c’est par de tels petits coups de pinceaux que l’on produit les plus beaux tableaux.


[1] D’ailleurs non, il n’est pas disjoncté, il est simplement « extraverti ».

[2] J’aime ce  titre où perce comme un fugace éclair de lucidité.

[3] Léon Bloy, Sur la tombe de Huysmans.

  • Déso mon pote

    Le sujet est passionnant et trop peu souvent abordé.Merci !

    Cependant je regrette beaucoup l’angle d’attaque. Je suis fatiguée
    de ce mauvais procès fait à l’art contemporain. Mouvement protéiforme que j’aime et qui m’émeut (peut-être parce que je le comprends). Alors j’y ai un peu réfléchi :
    Je trouve très dangereux de faire l’amalgame entre art contemporain et un sous mouvement très particulier et très restreint, le body art (qui d’ailleurs n’est pas un nouveau-né puisqu’il apparaît dans les années 70…du temps ou les bobos n’existaient pas !).
    Pourquoi parle t-on toujours des artistes et des œuvres de merde ?(c’est le cas de le dire)
    Ca doit être l’effet buzz dont a aussi profité Nabila…
    Pourquoi ne regardez vous pas des artistes tel que, en vrac,Boltanski, Varini, Sera, Penone, kawamata,soulage, Ramette…
    Pourquoi vous ne vous intéressez pas non plus au si grandioses sculptures arachnéennes de Louis Bourgeois au lieu de pointer du doigt ses echecs ?

    Et s’il vous plaît ne confondez pas art, beauté et peinture (j’imagine forcément figurative…)

    Bref, pour pousser la réflexion je vous invite à lire :
    Spiritualité contemporaine de l’art. J. cottin, W. Gräb et B. Schaller
    Art contemporain un vis-a vis essentiel pour la foi J. Alexandre
    Art Yasmina Reza

    Allez, Salut!

    • Raphael

      Ce qu’on appelle art contemporain est extrêmement divers, on
      est bien d’accord, du fait même de son appellation d ‘ailleurs (contemporain, c’est une situation plus qu’une définition). Je prends certes l’exemple du body art avec Cohen, mais cette tendance ne se retrouve pas que là, ni seulement depuis quelques années ; ce merdisme, (certains plus raffinés que moi parlent d’esthétique du stercoraire), se retrouve dans la peinture, la sculpture, et s’il n’est heureusement pas majoritaire, il n’est pas du tout anecdotique non plus et gagne tranquillement du terrain.

      L’idée n’était pas de relancer un énième débat sur l’art contemporain, mais de pointer du doigt le lien entre art et spiritualité/sacralité ; j’ai été baigné dans l’art depuis tout petit : Matisse, Chagall, Rodin et même Kandinsky (eh oui !) m’ont tjrs émerveillé ; et si je connais bien également Serra, Boltanski et consorts, je me refuse à poser sur le même plan un tas de cagettes, ou des découpages en papier, aussi habiles soient-ils, avec la coupole de l’opéra garnier, la Composition 7 de Kandinsky, et même la Maman araignée de Louise Bourgeois, qui est grandiose effectivement !

      Le problème récurrent de cet art contemporain que l’on retrouve à la FIAC par exemple, qui est surtout conceptuel, et ou la recherche esthétique est accessoire ( et Yasmina Reza en rit bien avec ce tableau blanc – l’interprétation de Lucchini est d’ailleurs extraordinaire ) quand elle n’est pas totalement absente est peut-être justement qu’on le comprend au sens premier du terme : il peut susciter l’interrogation philosophique, certes, mais est ce qu’il mérite d’être mis sur le même plan que l’art où l’artiste s’inscrit dans une démarche esthétique (et « technique »), et cherche à emporter non pas tant le cerveau que les sens ? Nietzsche disait que ce qui se comprend perd tout intérêt : je ne dis pas que tout est inintéressant dans cet « art » contemporain mais à mon sens ses bases sont somme toute assez fragiles…