Date de publication : 17.03.13 Imprimer
Habemus Papam Emeritam, Dominum Benedictus XVI

Habemus Papam Emeritam, Dominum Benedictus XVI

Entretien avec l’Abbé Eric Iborra, prêtre du diocèse de Paris, ordonné en 1989, vicaire à la paroisse Saint Eugène, enseignant au Collège des Bernardins et au Séminaire de la Fraternité sacerdotale Saint Pierre

Quels ont été, pour vous, les grandes dates, les grands évènements de ce pontificat?

Prêtre dans une des quatre paroisses dites bi-formaliste de Paris, l’évènement qui nous a sans doute le plus marqué, ma communauté et moi-même, est la publication du motu proprio Summorum Pontificum de juillet 2007, ayant élargi la possibilité de célébrer les sacrements selon les rites pré-conciliaires. Mais je pense également aux encycliques de Benoit XVI qui ont donné de lui une image assez inattendue ; en effet, les médias parlaient beaucoup de lui comme du « Panzerkardinal », comme d’un homme intransigeant, celui qui tenait les rênes de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi du temps de Jean-Paul II et qui avait dû instruire un certain nombre de dossiers concernant des théologiens hétérodoxes. Mais ses encycliques ont rompu avec cette vision en portant sur des thèmes tels que l’union au Christ, la vie selon la charité et l’Esperance. On découvrait soudain un « humble travailleur dans la vigne du seigneur », selon les termes qu’il a employé lui-même le jour de son élection, donnant une image simple et humble. De fait, Benoit XVI est un disciple de Saint Augustin, un saint qui a fait l’expérience de sa faiblesse et de sa pauvreté sans Dieu: il sait que si l’Eglise démissionne de sa « fonction publique », de sa mission au service du tout, c’est le tout qui se défait, s’effrite et s’effondre. En ce sens ses encycliques ont été de très utiles rappels.

L’exaltation de la figure du Saint Curé d’Ars, qui ne savait pas dire deux phrases en latin, aurait pu ainsi paraître étonnante pour un pape aussi intellectuel mais ce choix est très révélateur : Benoit XVI se considère avant tout comme un humble prêtre. Si avec Pie XII et Paul VI nous avions des personnages assez hiératiques, d’allure assez aristocratique, et si avec Jean Paul II nous avions un disciple du Carmel, avec Benoît XVI nous avons un prêtre diocésain, qui certes a été un intellectuel mais qui, avant toute chose, est resté un humble prêtre, un humble croyant.

Ses ouvrages sur Jésus illustrent également cette particularité alors qu’il y propose une vision personnelle et non dogmatique, signée sous son double nom de Benoit XVI-Ratzinger.

Effectivement et c’est assez déroutant : renoncer à sa charge et rester en quelque sorte auteur privé, c’est loin d’être courant pour un pape.

Benoît XVI est un des derniers théologiens à avoir participé aux travaux du Concile, un pape attaché à une liturgie plus classique et qui également favorisé la libéralisation de l’ancienne messe ; mais en même temps, outre sa renonciation, c’est aussi le pape du 1er tweet, celui qui a facilité le retour des prêtres anglicans dans l’Eglise en tant que prêtres, ou qui a œuvré pour plus de transparence vis-à-vis des mouvements financiers de l’Eglise ou des abus sexuels ayant eu lieu en son sein. Finalement, est-ce un pape du passé ou un pape du futur ?

Peut être ni l’un ni l’autre ; Benoît XVI est un pape qui est avant tout profondément libre : il n’est pas prisonnier du passé mais il est capable d’en utiliser le meilleur, notamment en termes de continuité liturgique ou en puisant dans la tradition patristique de l’Eglise, sans se sentir contraint par des traditions avec un petit t. Cette liberté s’est également manifestée dans la recherche de l’unité avec les autres confessions chrétiennes, sans se cacher les points de friction ou les désaccords, dans un dialogue en vérité, comme il l’a fait à Erfurt lorsqu’il s’est adressé aux dignitaires luthériens dans le couvent même de Luther en rappelant que le point de départ de Luthéranisme avait été la question de la foi, de la foi qui sauve, et du salut, des thèmes qui sont désormais bien lissés ou qui ont presque disparus du luthéranisme actuel. Comme il l’a fait aussi en vers les orthodoxes, en favorisant un certain dégel des relations, ou en vers certains luthériens et plus particulièrement en vers les anglicans, avec la création d’ordinariats permettant à des clergymen de migrer dans l’Eglise catholique tout en conservant un certain nombre de leurs traditions. Comme il l’a fait encore en vers la frange traditionaliste en permettant une levée des excommunications afin d’amorcer un dialogue en vue de retrouver une pleine communion.

Le prochain pape n’aura sûrement pas participé aux travaux du Concile : une nouvelle ère s’entrouvre-t-elle alors pour l’Eglise ?

Il est vrai que le prochain pape n’aura sans doute pas connu le Concile, ou simplement comme séminariste sans réellement y participer. Peut-être la page du Concile va-t-elle, enfin, être tournée : dans Les principes de la foi catholique Benoît XVI souligne que l’idée de maintien dans une période conciliaire pourrait accréditer la conception d’une foi qui serait toujours à discuter : or le contenu de la foi n’est pas à discuter mais bien à appliquer. Les conciles sont des moments de fractures, au sens grec du terme, mais ils ne doivent pas être le rythme de croisière de la vie de l’Eglise. Il faut d’ailleurs remarquer qu’il est difficile d’avoir une vision distanciée du Concile, comme on peut en avoir vis-à-vis du Concile de Trente ou de Vatican I : les visions oscillent bien souvent entre des critiques continuelles et des plaidoyers continuels.

La renonciation de Benoît XVI a surpris jusqu’à ses plus proches collaborateurs : que vous inspire cette décision ?

Sa liberté est une conséquence directe de son union a Dieu : mais ce n’est pas non plus un cadeau pour son successeur. En effet, jusqu’à présent on entrait dans la charge papale et on y restait jusqu’au bout : les médias avaient beau se déchainer et réclamer la démission du pape quand l’une ou l’autre de ses décisions déplaisait à l’opinion dominante, tradition aidant personne ne croyait la chose possible. Les choses sont quelque peu différentes désormais et il n’est pas impossible que la pression médiatique s’exerce encore plus fortement. Rester dans sa charge jusqu’à la mort demandera au pape une grande liberté.

Cette décision ne fera donc pas jurisprudence ?

J’espère que non. Cela signifierait que le titulaire de la charge n’est totalement libre.

Pensez vous qu’il a malgré tout préparé sa succession ?

Tout pape prépare en quelque sorte sa succession par les nominations des cardinaux qui composeront le conclave. Maintenant est ce que son ombre pèsera sur le prochain conclave ? Peut être davantage que s’il était mort. Mais sans nul doute il laissera les cardinaux libres.

Pensez-vous que l’Affaire Vatileaks, le scandale avec son majordome, ou ses relations avec la Curie ont pu jouer un rôle dans son choix ?

En effet ces évènements ont sans doute dû le secouer ; mais il faut souligner aussi que la Congrégation pour la Doctrine de la Foi est en fait un peu en marge du gouvernement quotidien de l’Eglise ; elle se positionne avant tout sur des questions magistérielles, doctrinales. Ainsi, en 2005, Benoît XVI ne souhaitant vraisemblablement pas être pape, il n’avait pas vraiment développé de réseaux : il est donc probable qu’il a dû être dès le départ assez isolé dans le gouvernement central de l’Eglise ; son secrétaire d’Etat était d’ailleurs son collaborateur de la Doctrine de la Foi ; peut-être s’est il rendu compte qu’il n’avait pas suffisamment de courroies de transmission pour continuer à gouverner l’Eglise avec une santé diminuée. Mais c’est également vis-à-vis de la gestion du pouvoir médiatique, à la réactivité instantanée, qu’il se positionne.

Le prochain pape aura t-il a se prononcer sur le mariage des prêtres, l’ordination des femmes, les femmes cardinales, des thèmes récurrents dans les médias?

Effectivement, il s’agira peut être moins de produire des encycliques que des jugements doctrinaux éclairant la position de l’Eglise sur telle ou telle question ou évolution, ce qui est en fait le gouvernement habituel de l’Eglise. Jean Paul II s’était ainsi opposé à l’ordination des femmes de manière assez claire, dans un acte que nombre de théologiens considèrent comme irréformable, engageant son magistère infaillible même si ne l’avait pas dit aussi clairement. Ce qui clos le débat, même s’il y a toujours des gens qui voudront le rouvrir. Aujourd’hui on appréhende surtout le pape dans sa fonction d’enseignant, à travers ses encycliques, mais ce phénomène est récent et ne date que de Pie IX au milieu du 19e siècle, alors que les papes étaient auparavant avant tout des canonistes, des diplomates, des hommes de gouvernement. L’enseignement était réservé aux universités et si le pape jugeait de l’orthodoxie de l’enseignement, ce n’était pas lui directement qui faisait avancer la théologie ou la doctrine.

L’insertion du politique dans la gestion du Vatican, les coteries internes, entre italiens ou non italiens notamment, ne contribuent-ils pas à désacraliser la fonction du pape ?

C’est toute la dimension théandrique du christianisme : l’élément invisible divin s’incarne toujours dans de l’humain, avec pour modèle l’incarnation du Verbe et la structure de l’Eglise qui tout en étant Corps du Christ est également composée d’hommes limités. Cette dimension se retrouve également dans le sacerdoce ou un acte divin se réalise a travers des êtres humains limités : l’action de Dieu qui est Providence, maître de l’Histoire, passe par des choix opérés par des êtres humains ; on dit ainsi parfois un peu facilement que c’est l’Esprit Saint qui choisira le prochain pape. Mais ce pape sera choisi eu égard a la résistance que peuvent mettre les libertés humaines : nous n’aurons donc peut-être pas celui que Dieu aurait voulu mais nous aurons toujours celui qu’Il aura voulu.