Date de publication : 23.02.13 Imprimer
La 25ème heure, ou le véritable optimisme

La 25ème heure, ou le véritable optimisme

« Keep smiling, keep smiling… » : c’est ce que répète l’officier de presse américain à Iohann Moritz, au terme de son périple inhumain. Mais maintenant qu’on le lui ordonne, il ne le peut plus. Et c’est sur cette impossibilité que s’achève La vingt-cinquième heure, cette œuvre magistrale de Virgil Gheorghiu[1], publiée en 1949. Dans l’esprit de Gheorghiu, la vingt-cinquième heure désigne « le moment où toute tentative de sauvetage devient inutile », et nous ysommes. Désespérant ?

 

Récit d’êtres humains pris dans la tempête de barbarie des totalitarismes du XXème siècle, ce roman commence par la prophétie de l’un des protagonistes, le poète Traian Koruga, qui rapporte cette pratique de l’époque consistant à emporter des lapins blancs dans les sous-marins. En cas d’air vicié, les lapins succombent avant l’équipage et jouent ainsi le rôle de signal d’alarme. Traian explique alors: « C’est un don que nous avons – les lapins blancs et moi – de sentir six heures avant le reste des humains le moment où l’atmosphère devient irrespirable. Depuis un certain temps, j’éprouve cette même sensation que j’avais à bord du sous-marin : l’atmosphère est devenue suffocante, l’atmosphère dans laquelle vit la société contemporaine ».

 

En tant que lapin blanc, je pense qu’il y a déjà quelques années que nous sommes dans la vingt-cinquième heure. Voilà près de 30 ans que nous subissons les ravages de la loi Veil ; l’Assemblée Nationale vient de ratifier un projet inouï, carnavalesque, et je n’ai aucune raison de croire que le processus historique – bien plus large – dans lequel s’inscrivent ces évènements va s’inverser dans les prochaines années. Malgré tout, il m’arrive souvent d’entendre autour de moi des critiques véhémentes envers tout pessimisme : « nous devons garder espoir, tout peut changer ! ». Car le chrétien ne doit pas désespérer.

 

Certes. Mais je ne vois pas où est le rapport. Pour dire les choses plus clairement, je ne vois pas ce qu’il y a de commun entre l’Espérance – je parle de la vertu théologale – et l’espoir que les choses peuvent changer avant disons… quelques siècles. J’ai même souvent l’impression que les deux attitudes sont opposées. Car la véritable Espérance, comme le disait Bernanos, c’est le désespoir surmonté[2]. Et pour bien comprendre cette phrase, il faut la mettre en parallèle avec ce que mon professeur de philosophie disait : l’espoir, c’est le sentiment éprouvé face au désir d’un bien qu’il est possible d’atteindre dans le futur. Le désespoir, c’est le sentiment que l’on éprouve face à un bien qu’il est impossible d’atteindre. Par des moyens humains…

 

Pour en revenir à l’état actuel de notre pauvre France – et de notre vieille Europe – je n’ai aucun espoir, ni pour mes enfants, ni pour mes petits-enfants, d’une quelconque amélioration. Et je revendique ce pessimisme au nom de ma Foi chrétienne, qui précisément m’interdit toute confusion entre l’optimisme béat et l’optimisme chrétien. L’optimisme béat dont j’entends souvent les échos autour de moi n’est en effet rien d’autre qu’un optimisme d’humaniste plat, borné à l’horizon du temporel, qui persiste à croire que la civilisation européenne n’est pas morte. Je ne vois pas ce que cet optimisme a de chrétien.

 

Entendons nous bien : il ne s’agit pas d’accélerer la chute d’un empire décadent afin d’en accélérer la résurrection ; ni de baisser les bras : « le pessimisme de la connaissance n’empêche pas l’optimisme de la volonté[3]. » Il s’agit simplement peut-être de reconnaître – toujours avec Bernanos – que cette autre prophétie s’est bel et bien réalisée : « L’heure [la vingt-cinquième !] vient où sur les ruines de ce qui reste encore de l’ancien ordre chrétien, le nouvel ordre va naître qui sera réellement l’ordre du monde, l’ordre du Prince de ce Monde, du prince dont le royaume est de ce Monde[4]. »

 

Plusieurs années après La vingt-cinquième heure, Virgil Gheorghiu écrivit un autre ouvrage, intitulé De la vingt-cinquième heure à l’heure éternelle. Il nous invitait ainsi à prendre la mesure du véritable optimisme. Celui qui place Dieu, et non l’homme ou encore un quelconque héritage civilisationnel, comme véritable Sauveur.

 

crédit photo: photo expression


[1] Ecrivain roumain mais aussi d’expression française, qui fut ordonné prêtre ortodhoxe à Paris ou il s’était installé après avoir fui son pays.

[2] Extrait de La liberté, pour quoi faire ?

[3] La citation est d’Antoni Gramsci.

[4] Extrait de Monsieur Ouine.

  • Ben ben

    Merci pour ce bel article.

    Cependant, je ne partage pas totalement votre point de vue.

    Après la révolution française, la France est devenue une formidable base de Missionaire et de congrégation qui se sont développées dans un contexte difficile.

    ET SURTOUT :

    Marthe Robin a déclaré:
    « Ce n’est rien à côté de ce qui va arriver. Vous n’imaginez pas jusqu’où l’on descendra ! Mais le renouveau sera extraordinaire, comme une balle qui rebondit ! Non, cela rebondira beaucoup plus vite et beaucoup plus haut qu’une balle !

    ET

    La France tombera très bas, plus bas que les autres nations, à cause de son orgueil et des mauvais chefs qu’elle se sera choisis. Elle aura le nez dans la poussière. Alors elle criera vers Dieu, et c’est la Sainte Vierge qui viendra la sauver. Elle retrouvera sa mission de fille aînée de l’Eglise et enverra à nouveau des missionnaires dans le monde entier.

    Mais ce renouveau passera sans doute par la souffrance physique et morale.
    Oremus!

    • Nathan Boniffe

      Bonjour Ben Ben,

      Merci pour le rappel de cette belle prophétie de Marthe Robin. Néanmoins je vous avoue que je suis assez dubitatif. Cela ne m’empêche d’avoir très envie d’y croire !

      Je n’ai pas développé, dans cet article, les raisons qui m’empêchent de penser que la situation française peut connaître un spectaculaire renversement – c’est aussi vrai pour d’autres pays d’occident.

      En réalité elles se ramènent toutes à un même principe. Ce principe suit la même logique que l’adage « la nature précède la grâce », qui dit grosso modo que dans des conditions habituelles, les réalités spirituelles ont besoin des dispositions matérielles pour exister. Par exemple : l’existence de Dieu est une vérité préliminaire à la foi chrétienne, mais pas un article de foi ; ou encore : la loi naturelle existe indépendamment de la révélation.

      Par conséquent, pour que la France se relève et retrouve le chemin de sa vocation missionnaire, il faudrait également qu’elle rééduque convenablement ses enfants, fasse respecter certains principes de droit naturel, cesse de s’engager sur la pente du totalitarisme, retrouve le sens du réel, cesse d’être relativiste (pour tout dire en vrac). Or tout ceci est affaire de plusieurs générations.

      La Russie est un bel exemple : après 70 ans de communisme, il y a certes un renouveau chrétien que l’on peut constater aujourd’hui, mais c’est loin d’être gagné !

      Autrement dit, je crois plutôt en la possibilité d’un point d’inflexion, peut-être assez net (un printemps français ? Tous à Paris le 24 mars !), sans doute grâce à une ré-évangélisation, mais qui ne sera que le point de départ d’une (très) lente rennaissance. Sans pour autant exclure la possibilité d’une disparition totale de la France dans les siècles à venir (je suis irrité par le fait que beaucoup semblent ne même pas envisager cette hypothèse).

      Bien à vous,

      • Nathan Boniffe

        Petite correction : non pas « sans doute grâce à une ré-évangélisation » mais « sans aucun doute ».