Date de publication : 26.11.12 Imprimer
Le témoignage d’un optimiste :  Jean-Claude Guillebaud

Le témoignage d’un optimiste : Jean-Claude Guillebaud

Il est parfois de ces voix que l’on a bien besoin d’entendre. Celle de Jean-Claude Guillebaud en fait partie, et son parcours de grand reporter, longtemps « préposé aux catastrophes » comme il l’évoque lui-même sans doute avec un brin de nostalgie, l’autorise aujourd’hui, pour ainsi dire, à nous interpeller…non sans humour !

 

Oui, je sais… les recensions sur ce pontife du journalisme ne manquent pas, et on aurait pu trouver plus original. Mais que voulez-vous, on goûte comme du petit lait le témoignage de ce baroudeur, car il en est un.  Journaliste à Sud Ouest, au Monde, au Nouvel Obs, ancien directeur de Reporter sans frontière, lauréat du Prix Albert Londres en 1972, membre du comité décernant ce même prix, Guillebaud a eu le temps de contracter, selon sa propre expression, le « syndrome de Roissy ». Vous savez, celui dont les symptômes se déclenchent en rentrant de l’un de ces fameux voyages à l’étranger, si dépaysant, si envoûtant, que l’on a peine à se dire « Dès l’arrivée à l’aéroport, je vais retrouver mon traintrain quotidien, mon chauffeur de taxi ronchon, qui rouspète après les bouchons, qui ne cesse de répéter que ça va mal dans le monde, que nous sommes gouvernés par des c…. et d’ailleurs, très certainement, dans à peine deux semaines, je serai moi-même redevenu un ronchonneur ! 

 

Alors, contre cette – décidément – indécrottable « sinistrose », savamment entretenue par les médias, que faire ? Surtout lorsque l’on vous rabâche ce condamnable mot de CRISE, mot trompeur d’ailleurs, en soi, rappelle notre auteur, puisque qu’il sous-entend qu’après cette fameuse « crise », soi-disant exceptionnelle, tout redeviendrait à la normale. Funeste erreur ! L’ex-président-pas-normal, celui d’avant, quoi, ne se plaisait-il pas à répéter qu’en chinois, le mot « crise » est composé de deux idéogrammes, l’un signifiant « menace », l’autre « opportunité » ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit.

 

Dans le « chaos-monde » (1) de la modernité, qui voit la domination sans conteste du modèle occidental s’affaiblir (ce qui n’est pas un mal), de véritables révolutions, des « bifurcations anthropologiques » se sont mises à l’œuvre en quelques décennies à peine. La mondialisation économique et politique se traduit par une intensification du « métissage » des sociétés (2). Internet, le sixième continent, en transformant notre rapport au monde, à l’espace, au temps, suscite en nous une nouvelle quête de l’identité, et même de la différenciation structurante (3). Quant aux manipulations génétiques, ne sont-elles pas la preuve que même l’humain devient objet de merchandising (4) ? Et que reste-t-il de l’universalité des droits de l’Homme, si étroitement liés à l’Occident ? Pourtant, Guillebaud se refuse à porter un regard sombre.

 

On le taxera sans doute d’optimisme béat. Voilà bien un grief qu’on ne peut lui porter, car des malheurs, il en a vus. Biafra, Pakistan, Yougoslavie, et surtout le Liban, rien ne lui a été épargné des théâtres de guerres, des scènes de violences inhumaines, abjectes, barbares, insupportables. D’ailleurs il fallait bien trouver des moyens de les supporter, sur le moment… Du moins ces années de reportages furent-elles bénéfiques, suscitant chez lui un profond questionnement sur le désarroi de l’Homme moderne, un questionnement qui sera fécond puisqu’il aboutira à la publication de sept ouvrages sur cette thématique. 

 

Quelques conclusions s’imposent pour lui :

// D’abord le pessimisme, que beaucoup de gens professent en tant que position intellectuelle, n’est pas tenable, loin de là. Il ne mène nulle part, il condamne celui qui en fait preuve à « rester spectateur » (Goethe). Surtout, pour relever la tête, ne tombons pas dans le piège des « self-fulfilling prophecy »(5), littéralement « prophéties auto-réalisatrices », du genre « le feu va passer au rouge, il va passer au rouge, j’aurai pas le temps de passer…..ça y est, il est passé ! Je le savais ! »;
 

// Ensuite, et Bernanos l’en féliciterait, Guillebaud réhabilite « l’espérance » chrétienne. Il en fait même une « volonté ».  Volonté de se tourner vers l’autre et non de se replier sur soi, de ne pas céder à la tentation de l’acédie (6) (hein ?), qu’Evagre le Pontique (7) (euh c’est qui ?) classait dans la liste des péchés capitaux en première position ; 

// Ensuite parce qu’à la liste des « révolutions anthropologiques » déjà évoquées plus haut, Guillebaud ajoute entre autres celle du tournant écolo. Un retour à la terre est salutaire, selon lui. Il permet de renouer avec nos racines et avec notre véritable nature humaine.

 

Oui une autre vie est possible. Et d’ailleurs, d’une certaine manière, elle a déjà commencé. Et Guillebaud, de répéter à loisir cette admirable citation d’un jeune romancière indienne, Arundhati Roy: « Le vieux monde s’effondre, disparaît, je ne sais pas si je vivrai assez longtemps pour connaître le nouveau monde  » – elle marque un temps d’arrêt puis elle dit : « mais à bien réfléchir, quand tout est calme autour de moi je l’entends déjà respirer  ».

 

 

Un Autre Vie est possible - JC Guillebaud

Une autre vie est possible, comment retrouver l’espérance,
Editions l’Iconoclaste, 2012

Du même auteur :

Comment je suis redevenu chrétien, Editions du Seuil, 2007

 

 


 

1. Expression empruntée au poète martiniquais Edouard Glissant  (1928-2011)

2. Voir à ce sujet J-C. Guillebaud, Le Commencement d’un monde, Editions du Seuil, 2008

3. Ibid.

4. Evoquant les récentes découverte biotechnologiques, Albert Gore, membre du Congrès américain disait : « Nous ne serons pas préparés à traiter nos vrais problèmes parce que nous aurons vendu l’Arbre de la Connaissance à Wall Street »

5. un concept développé par le sociologue américain Robert K. Merton (1910-2003)

6. du grec ἀϰήδεια, « négligence, indifférence », l’acédie est un dégoût de l’âme, le péché contre l’espérance. Ca vous intéresse ? Lisez P. Ide et L. Adrian, Les septs péchés capitaux ou ce mal qui nous tient tête, Edifa, 2003

7. Évagre le Pontique (346-399) moine égyptien du IVème siècle, il disserta sur l’ascèse.