Date de publication : 24.08.12 Imprimer
Des pavés sous la plage

Des pavés sous la plage

Bassin d’Arcachon, août 2012. La névrose parisienne a trainé son monde jusqu’ici.  Plage du Pyla-sur-Mer et Cap Ferret pour thérapie. Sur les promontoires les kiosques à journaux ont révélé l’arcane inédit : recette du bonheur estival dans les suppléments « Loisirs » et «Où sortir cet été ? ». Aussi le ciel ne pourrait-il pas être plus clair, l’océan plus bleu, qui s’avance énorme sur le bassin, chargé d’une écume blanche moutonnant l’horizon. Enfin qui sous nos pieds recèle sa caresse discrète, ce sable chaud importé du Maroc. Ça souffle légèrement derrière la nuque et dans les plis des voiles des pinasses. C’est beau.

 

Voilà pour le tableau. Alors, devant la toile de la toile,  au pied d’une création cousue entre le ciel et l’eau, me vient un premier terrible constat : puis-je encore admirer la merveille gratuite tout en sachant sa grande récupération commerciale ? Puis-je m’étonner de la singularité unique du décor alors que l’industrie lourde l’a reproduite en des millions d’exemplaires ? Avec ces habituelles photos violet-noirs des crépuscules, ces tee-shirt jaunes « aimez la vie au bord de l’atlantique ! ».  Et tout de suite, le panorama sublime se dissipe,  je repense au souk à babioles du coin et c’est une usine de traitement des eaux au milieu d’un champ d’edelweiss, les « Noces de Figaro » sur un écran d’ordinateur. Le paysage a viré, tourné tragique sous les très saintes espèces du bibelot et de la carte postale. Un bon vin de garde que l’on aurait servi avec des chips au paprika. Passée entre les mains d’un bon demi-million de quidam, l’immense  dune de sable du Pyla-sur-Mer ne m’apparait plus qu’une allée glaciale d’hypermarché, alors qu’elle forçait naguère l’admiration. L’évènement sous mes yeux, je le sais en proie à tous les détournements, sujet aux marketings les plus stratégiques, oscillant dramatiquement entre la merveille et le produit de consommation. Et me voici, fatalement, le cul entre deux dunes : l’une où asseoir ma confortable maitrise sur les choses, l’autre, incommode, pour bondir comme un enfant et regarder d’un œil naissant le chef d’œuvre.

 

Alors, toujours bien carré sur ma cime, à la fois témoin et client, m’est revenu cet autre terrible constat : le névrosé (il est parisien ici, certes, mais peut venir de Chantemerle-Les-Blés, dans la Drome) croit trouver dans son séjour un remède mais ne rencontre qu’un ersatz. Pas d’échappatoire à cette fatalité, le touriste allemand et le jeune étudiant, le banquier comme l’anticapitaliste averti ont cette charge sur le dos : leurs trois semaines de vacances sont d’une certaine manière un job d’été. Un travail travesti en loisir. Chaque présence ici participe au « coup de com » du lieu, chaque regard alimente l’usine à reproduire davantage d’images. Nous sommes d’involontaires employés, travaillant à ce que la nature ait sa valeur marchande et son code barre. A ce que la côte soit cotée.

 

De cette condition, plus personne n’est dupe. Surtout pas le névrosé. Il sait tout cela, il a becté de la critique sociale engagée à Nanterre et serait capable de citer Guy Debord entre mojito et cigare. Il a lu un peu de Philippe Muray aussi. Il a trouvé ça très vrai. Et voilà qu’il se sait prisonnier de l’engrenage infernal, mais qu’instantanément, la chausse-trappe qui lui lancine la conscience depuis un bon quart d’heure a de doux effets secondaires, types anxiolytiques lourds , (divertissement halluciné et éclate totale) et le préserve d’avoir à penser plus loin ce qui lui arrive : il y a comme des pavés sous la plage, un mur sur lequel buter et se fracasser les yeux . Un réel qui n’a pas la flexibilité de mes virtuelles envies. Mais si la blessure est profonde et lente, la suture elle est en prêt-à-porter, rapide et efficace.

 

Morale de l’histoire, il faudrait un ministère du drame pour palier à ce genre d’expériences limites. Sans réponses, si possible, mais en proclamant l’amer constat que notre époque a le génie et le goût de l’impasse.

 

  • Tom Pouce

    quelle prose!!