Date de publication : 11.05.12 Imprimer
Saints-Syriens, deviendrez-vous si rares ?

Saints-Syriens, deviendrez-vous si rares ?

 

Avec nos affaires franco-françaises où M. Hollande nous promet du PIB pour notre Pays-Bas, nous en oublierions presque qu’il reste un monde où le simple droit de vote n’est toujours pas garanti.

 

Les premiers soulèvements Syriens étaient les revendications légitimes d’un peuple fatigué par le régime autoritaire et dynastique des Assad. Toutefois, au regard de l’évolution du conflit, le pays semble prendre tout droit le chemin de l’impasse Libyenne. Les insurgés de bonne foi ne trouvent pas d’écho ailleurs que dans la prise en otage de leur mouvement par des hommes de foi et l’entêtement universaliste de l’Occident – prompt à accompagner de son blanc-seing la chute des régimes qui n’ont plus ses faveurs – crée invariablement le même appel d’air en direction des groupuscules extrémistes.

 

La seule certitude, à lire les journaux, c’est que le gouvernement al Assad verse dans un maintien de l’ordre « sanguinaire ». Toutefois et nonobstant la violence constatée des affrontements, aucune statistique sérieuse sur la part de la population fidèle au régime ne permet d’apprécier la légitimité nationale du mouvement. En fait, le monde en parle depuis des mois, mais personne n’est sur de rien. [1] A l’heure de la communication planétaire instantanée et des révolutions sauce-Twitter, il est relativement légitime de s’étonner du manque de fuites relatives aux massacres annoncés dans les zones rebelles [2]. Les rapports sur la situation s’accommodent d’un certain manichéisme et l’intégralité des insurgés passe pour de Saints-Martyrs : le simple fait de s’opposer à al Assad validant ipso facto leurs revendications et leurs méthodes !

 

Mais la majorité de la population, si elle demande effectivement des réformes, ne semble pas soutenir une insurrection géographiquement isolée et idéologiquement très hétéroclite. En l’état actuel des choses, la contestation tend à glisser vers une guerre civile larvée entre Sunnites et minorités (Alaouites en premier) avec les conséquences que la communauté internationale a pu constater en Libye.

 

L’intervention militaire vendue comme bientôt indispensable risque fort de faire de la Syrie une Libye 2.0 et l’on arrivera peut-être à nous convaincre que l’Armée Syrienne Libre (ASL) – création symbolique et protéiforme dont se revendiquent une trentaine de factions désormais en partie financées par des fonds Saoudiens et Qataris (sunnite) – est en effet une armée de front populaire non-inféodée à des intérêts étrangers. On note surtout l’import de combattants extrémistes en provenance d’Iraq, de Libye et du Liban,  avec à la tête des katibat al-Faruq [3] (faction la plus importante et la mieux organisée de l’ASL), le sulfureux Abdul Razzaq Tlas [4] ; sans compter le noyau dur de Fatah al-Ishlam dans la ville sous-domination rebelle d’al-Qusayr (périphérie de Homs), dont il est permis de relever la proximité avec la frontière Libanaise.

 

Que les Etats-Unis soutiennent les insurgés relève de l’évidence géostratégique quand on sait l’alliance qui unie Damas à Téhéran. Improbable d’un point de vue occidental si l’on se concentre sur la dimension religieuse du régime des mollahs et l’idéologie laïque de la Syrie baasiste, l’alliance entre la Syrie et l’Iran est un mariage arrangé consommé plus dans une alliance d’intérêts que d’idéologies. Quand la Realpolitik s’écrit en lettres persanes, Damas se rêve cœur du Panarabisme et Téhéran leader du bloc Islamique Moyen-Oriental ! Les deux alliés exécutent ainsi une valse calculée sur un plan militaire et économique, sans jamais se marcher idéologiquement sur les pieds. On notera également que d’un point de vue « confessionnel», l’Iran, à dominante chiite, rejoint partiellement l’élite Syrienne Alaouite (secte Chiite) à la tête d’un pays à 80% sunnite.

 

Si le régime Syrien, coalition des minorités depuis 1970, ne réussit pas à contenir la révolte armée et à installer un véritable plan de réformes, la Syrie sombrera dans une guerre civile “à la Libyenne”, important des fondamentalistes avec l’onction de la communauté internationale ; une régionalisation du conflit n’étant pas à exclure avec un bloc Iran-Syrie-Liban (soutenu par la Russie) opposé aux soutiens Occidentaux, Turques, Saoudiens et Qatari des insurgés.  La Syrie disposant de forces armées autrement plus puissantes que la Libye et éventuellement du soutien balistique Iranien, une simple intervention aérienne ne suffirait pas à faire de Damas un nouveau Tripoli. L’éventualité d’une intervention au sol ayant tendance à refroidir les ardeurs occidentales, il est pour le moment plus simple de soutenir les rebelles quels qu’ils soient.

 

Finalement, au-delà de la dimension géostratégique d’un conflit qui s’enlise chaque jour, il y a la problématique humaine des minorités (pas seulement Alaouite). Une fois n’est pas coutume, les oubliées du conflit sont les minorités chrétiennes (Orthodoxes, Catholiques, Chaldéens, Maronites….Etc) qui représente 10% de la population et que l’on accuse de soutenir le régime. (Si une partie le fait, c’est du reste plus par peur de l’obscurantisme qui se profile en alternative que par réelle adhésion politique). Quand Damas tombera sous la pression internationale, qu’adviendra t-il des descendants des Saints-Syriens qui officiaient déjà sur les terres d’Antioche et du Levant ? Si la Syrie poursuit son schéma de Libanisation, les minorités Chrétiennes suivront le chemin d’exode de leurs sœurs d’Irak. C’est une élite culturelle, partie intégrante du creuset Levantin et garante de la liberté religieuse d’un état « laïc » du Proche-Orient, que le pays perdra.

 

Comme en Lybie et en Egypte, si les révoltés de la première heure, avides de démocratie, sont incapables de structurer sur le terrain un mouvement à la base virtuel et souvent porté par une élite jeune et diplômée, la moisson des urnes sera invariablement effectuée par les forces traditionnelles œuvrant auprès des populations locales. A ce jeu et pour fédérer les masses, l’efficacité politique d’un facteur humain parfois extrémiste l’emporte sur le manque d’organisation structurelle d’un facteur technologique victime de sa spontanéité.



[1] Donc tout le monde sait tout !

[2] Pour la fourniture des statistiques à la presse occidentale, on note le quasi-monopole de l’OSDH (Observatoire Syrien des Droits de l’Homme) basé à Londres et relativement soupçonné de collusion avec les Frères Musulmans.

[3] Brigades al-Farouq

[4] U.N. monitors tour rebel-held town in Syria – NY Daily – Sunday April 22nd 2012