Date de publication : 14.05.12 Imprimer
Prince Crapaud de Fabrice Hadjadj. Entretien avec l’auteur.

Prince Crapaud de Fabrice Hadjadj. Entretien avec l’auteur.

UAR : Fabrice Hadjadj, vous serrez dans votre remise plusieurs pièces inédites. Un lecteur s’imagine souvent qu’une œuvre non commandée est plus intime, et peut-être par conséquent, plus nécessaire…

C’est sans doute une idée très discutable. Je n’ai jamais confondu l’intime et le solitaire. Quand Dieu commande, par exemple, ses ordres sont des désirs, et c’est en répondant à son commandement que le plus intime en nous se déploie. De même quand une fiancée nous requiert, qu’un pauvre nous réclame, qu’un ami nous appelle… Alors, dans mes pièces de commande (par exemple A quoi sert de gagner le monde, ou Gabbatha…), il n’y a sans doute pas moins d’intimité que dans celle-ci. Mais je dois avouer que j’ai une affection particulière pour le Prince Crapaud, sans doute parce que c’est une pièce écrite gratuitement sur la gratuité de l’existence (une gratuité qui oscille entre l’absurde et la grâce)… Et aussi à cause des circonstances de son écriture. Au départ, c’était un conte que je racontais à mes filles. Puis, quand j’en ai fait une pièce pour adultes, sous la forme d’une sorte d’opérette, j’étais dans une époque bénie où j’avais le temps de passer des journées entières à écouter du Mozart, notamment Don Giovanni et Cosi fan tutte… Au point de vue théâtral, certains ne manqueront pas de retenir des traits moliéresques, ou le Ionesco du Roi se meurt ; mais, à la vérité, ce qui a le plus inspiré cette pièce, c’est une énergie enfantine et mozartienne. Voilà pourquoi je suis très heureux du travail de Vincent Laissy, le jeune prix de Conservatoire que Paul Piccarreta a invité à improviser durant les représentations. Sans le savoir, par une espèce de don de divination musicale, il a tout de suite capté la référence à Mozart et composé pour la pièce un refrain sur un thème de Don Giovanni…

 

UAR : C’est dans quelques jours que ce Prince Crapaud va se jouer à Paris. Cette histoire est celle d’un Prince changé en crapaud puis rechangé en Prince. Mais en commençant par la fin, c’est-à-dire après que le crapaud a retrouvé essence humaine,  vous présentez un homme nostalgique de sa vie batracienne…

Il y a une autre chose que je ne vous ai pas dite à propos de l’écriture de cette pièce. C’est que le bureau où je cuisine ma littérature, dans un petit village du Var, se trouve au-dessus d’un endroit où, dès que le printemps arrive, et pendant presque tout l’été, au crépuscule, les crapauds se mettent à chanter à plein goitre. C’est à la fois un chant d’amour et des cataractes de dégueulade, quelque chose qui jaillit des profondeurs de la terre pour labourer la nuit de son appel. J’ai entendu les prières de certains bonzes tibétains. Cela ressemble tout à fait à cela… Alors la vie de crapaud m’a paru être une vie très intéressante, et sans doute plus poétique que la vie d’un homme pervers. C’est d’ailleurs une vie d’amphibien, prise entre deux éléments, la terre et l’eau, en sorte que mon Prince, grâce à son expérience marécageuse, redécouvre la dimension amphibie de la vie humaine, entre terre et ciel. Et puis il y a ceci de particulier que le crapaud français a pour cri : Coâ… Ce n’est pas le cas dans les autres langues, autant que je sache. Seule la langue française associe la cri du crapaud a la question fondamentale : Quoi ? Pourquoi ? Le crapaud français est un animal métaphysique.

 

UAR : Vous avez laissé la création de cette pièce inédite à une troupe d’amateurs, dont certains sont de vos anciens élèves. N’est-ce pas un risque ? N’auriez-vous pas dû recourir, selon votre habitude, à des professionnels ?

J’ai toujours pris le théâtre au sérieux. Or le théâtre est chose légère, divertissante même quand elle est tragique, saltimbanque même quand elle est portée par des « monstres sacrés ». J’ai horreur des théâtreux qui se prennent pour des prophètes et se drapent dans je ne sais quelle hauteur oraculaire. Le vrai théâtre, le grand théâtre n’est jamais loin du cirque et de la marionnette et de l’impromptu d’une grande fête familiale. Aussi y a-t-il d’excellents amateurs et de mauvais professionnels. Les mauvais professionnels sont ceux qui changent la scène en un temple où se célèbre le rituel rébarbatif de la « prise de conscience » et de la « critique sociale ». Les excellents amateurs sont ceux qui ne perdent pas une occasion de s’amuser et d’amuser le public. Avec ces amateurs-là, qui sont d’anciens élèves, en effet, mais surtout, à présent, de très bons amis, vous pouvez être sûr qu’on sera dans l’esprit d’une légèreté fraternelle, tout en restant dans du bon théâtre, car ils en font depuis leur enfance, et que certains d’entre eux ont un talent qui dépasse celui de bien des intermittents. Au reste, le trac nous le suggère : face à l’épreuve de la scène, de la parole qui s’y fait chair, on est toujours des amateurs…

 

UAR : Prince Crapaud contient cependant une satire féroce du pouvoir…

Bien sûr, Prince Crapaud pourrait avoir pour sous-titre « le secret de la vie politique » : il contient « prise de conscience » et « critique sociale », mais il est surtout plein de chansons. Et c’est peut-être cela, la plus grande critique, celle qui n’oppose pas une idéologie à une autre, mais qui fait un pas de côté par rapport à toute idéologie, et qui présente ainsi une exigence bien plus haute : que notre vie toute entière devienne un chant. Saint Augustin a écrit de très belles choses là-dessus. Il pensait que le christianisme, c’était cela. Pas seulement une morale, mais la musique même de l’existence.   

 

 

PRINCE CRAPAUD de Fabrice Hadjadj
mise en scène de Paul Piccarreta

Avec: Romain Cucuel, Quitterie de Prémare, Jean-Marie Pelou, Paul Piccarreta, Clotilde Simon, Lorelei Grigenbauer

Sur une musique originale de Vincent Laissy

 

Du 16 au mai 20 mai,
Les 16 et 17 à 21h
Les 18,19 à 18h30
Le 20 à 19h

 

Au Théo Théâtre, 20 rue théodore Deck,Paris XVème
Réservations: billetreduc.com
ou au 01 45 54 00 16

 

 

Le Prince Crapaud de Fabrice Hadjadj