Date de publication : 09.04.12 Imprimer
Tu me sondes et me connais…

Tu me sondes et me connais…

A l’occasion des scrutins d’avril-mai-juin, Un Autre Regard vous propose une série spéciale. Nous y aborderons notamment les programmes des petits candidats et quelques aspects inexplorés de ces élections présidentielle et législative qui approchent à grand pas, et que l’on espère aussi sereines et  franches que possible. et  Premier volet cette semaine, avec notamment un questionnement sur un incontournable médiacratique : les sondages.

 C’est la saison des sondages politiques, vous l’aurez certainement remarqué. Et il faut dire que la France en est particulièrement friande, notre pays étant considéré comme celui qui utilise le plus ces  enquêtes….qui sont devenues un rituel très observé de nos chers politiciens.

 

Il est bien loin, le temps où notre-ami Jean-Jacques, dont j’ai eu l’occasion de m’extasier sur le cénotaphe, au Panthéon il y a peu (au passage, allez-y, et vous verrez que les cimetières sont remplis de gens indispensables), s’évertuait à trouver dans les entrailles d’une « Volonté générale » à laquelle il donnait une définition pas tout à fait incompréhensible mais aussi capillotractée que pompeuse, la substantifique moelle de la  Vox Populi. Quoi qu’il ne s’agisse pas tout à fait de la même chose, c’est le moins qu’on puisse dire.

 

Et nous devrions d’ailleurs être les plus calés sur le sujet, car la France est une des contrées où les sondages, ces bizarreries à diagrammes se pratiquent le plus. Notre Raïs à nous en tête au premier tour pour être vraisemblablement battu au second (ce qui était arrivé à Jospin en 1995, d’ailleurs), Babar plébiscité après son discours du Bourget, côte de popularité du Premier Sinistre, et autre question du jour dont on affiche les résultats au JT d’une chaîne. Le Français serait-il devenu opportuniste ? Au point que Pujadas ne manque pas de nous rappeler avec un sourire qu’un sondage « n’est pas une prévision de l’élection, mais une photographie de l’Opinion à un instant t. » L’Opinion avec un grand O. Cette espèce de masse informe et silencieuse à qui l’on demande son avis sur tel ou tel sujet et qui est censé nous donner une réponse claire. Aussi claire que la somme de l’adition de 1 voix + 1 voix + 1 voix…. Impayable, celle-là. A force de dire qu’un tel est en tête, que machin et favori, il finira par l’être. Ou du moins, ça aura de l’effet. Tant il est vrai que les médias ne nous disent pas ce qu’il faut penser, mais en quelque sorte à quoi il faut penser. Certes, le sondage est sensé traduire une tendance [1]. Mais dans quel but ? Pourquoi finalement a-t-on besoin de savoir combien de personnes voteront pour tel candidat, si ce n’est précisément pour ajuster son vote en fonction des résultats?

 

Intéressons-nous à la recette de ces fameuses enquêtes d’opinions.  A cet effet, certaines agglomérations–test peuvent être particulièrement intéressantes : c’est le cas d’Angers, préfecture du Maine-et-Loire, mais aussi du Mans et de Roubaix, par exemple. C’est d’ailleurs vrai en marketing comme en politique. Il s’agit de trouver le petit modèle réduit de l’hexagone, où les catégories socio-ethnico-religio-génératio-professionnelles soient toutes représentées dans les mêmes proportions qu’au niveau national. La plupart du temps pas besoin de s’alourdir de cet encombrant critère géographique, puisque les bases de l’Insee, qui établit les statistiques officielles, fournissent un bon moyen d’obtenir de bonnes « population source ».

 

La méthode utilisée par les CSA, Ifop et autre OpinionWay n’a pas changé, c’est celle dite des quotas, la moins onéreuse en temps et en argent, et d’ailleurs la plus utilisées de nos jours. Elle présente cependant deux inconvénients : elle repose sur l’hypothèse que l’information que l’on souhaite obtenir est corrélée avec la population. Ce n’est qu’une hypothèse de représentativité qui est difficile à démontrer voir impossible. De plus, le choix des individus sélectionnés par des enquêteurs peut entraîner une marge d’erreur notoire.

 

Quelques idées reçues sur les sondages politiques :

 

  • Plus l’échantillon sélectionné est grand, plus la marge d’erreur sera faible. Vrai, mais. C’est logique car de toute manière 1000 individus ne peuvent représenter parfaitement 60 millions de Français. La marge d’erreur est toujours un tant soit peu fonction de la taille de l’échantillon. Mais encore faut-il bien sélectionner l’échantillon. Là-dessus, la première expérience de sondage jamais réalisée, aux Etats-Unis, en 1936, est édifiante. Deux journaux américains s’étaient affrontés pour prédire le résultat de la présidentielle entre Alf Landon et F. D.Roosevelt. Après des appels au vote factice, dit « vote de paille », l’un, avec 2 millions de répondants, avait prédit l’élection du premier, l’autre, avec seulement 4000 résultats, celle du second. Et c’est bien Roosevelt qui fut victorieux.

 

  • Les réponses ne sont pas sincères : Pas forcément. Tout dépend des moyens de collecte  employés (téléphone – la plupart du temps -, démarchage, mail…), mais aussi de la tendance politique de l’individu interrogé, qui pourra être plus timide. A vrai dire, le problème crucial n’est pas là. Il est communément admis par les instituts de sondages que les individus possèdent très rarement des opinions préconstituées sur les questions auxquelles on les interroge. C’est le processus de questionnement qui crée l’opinion.

 

  • Les correctifs utilisés dans les sondages sont artificiels. Pas tout à fait, puisqu’ils sont aussi établis en fonction des véritables élections antérieures, dont les résultats, à priori, sont incontestables. Un parti ou un candidat qui serait crédité de 10 % d’intentions de vote, en ayant fait plutôt un score de 15 ou 20 % au dernier scrutin doit nécessairement faire l’objet d’une réévaluation.

 

  • On peut faire des sondages politiques sur tout et leur faire dire n’importe quoi. Faux. Il faut distinguer ici les enquêtes d’opinion sondages politiques comme ceux que nous voyons actuellement presque tous les jours sur nos téléviseurs. Ces derniers font l’objet d’un contrôle systématique de la part de la Commission des sondages, déclenché par la publication ou la diffusion d’une information relative à un sondage. Il porte sur la qualité de l’échantillon, sur le questionnaire (ordre et cohérence des questions, par exemple) et sur le redressement des résultats bruts (la commission demande que la décision d’une méthode de redressement soit clairement exprimée). Seul bémol, pas de sanction pécuniaire à la clé, même si la Commission peut saisir le Garde des Sceaux. La proposition de loi de février 2011 des Sénateurs H. Portelli et J-P. Sueur prévoit de renforcer les pouvoirs de cette commission.

 

  • La proportion du vote « Le Pen » est systématiquement amoindrie par les sondeurs, par peur d’effrayer…l’opinion justement ! : C’est un vieux débat, largement attisé par le spectre du 21 avril 2002. L’idée d’un vote le Pen, invisible, indécelable, presque fantôme, dont les sondeurs ne sauraient établir avec clarté l’ampleur. Mais il ne faut pas oublier que la donne au FN a changé avec l’arrivée de la fille Le Pen, et que l’abstention est une donne très importante. Chiffrer le vote frontiste est toujours délicat, car tous les électeurs concernés ne sont pas prêt à le dire ouvertement. De plus le comportement des directeurs des différents instituts diffère à cet égard : les uns donnent les chiffres « bruts », (du moins après réévaluation), les autres, s’ils observent une évolution des résultats, veulent rester prudent et se disent : « si la tendance se confirme, je la reporterai à la prochaine étude ».

 

  • Les reports de voix dans l’entre deux tours répondent, eux, à une logique partisane. Faux. L’analyse comparative, canton par canton, du vote du 5 mai 2002, même dans des régions où le vote à droite est accentué, démontre que Jean-Marie Le Pen, par exemple, a probablement davantage perdu l’appui d’une partie notable des électeurs qui avait voté pour lui le 21 avril. Il a compensé ces défections par le ralliement d’une partie des voix de Bruno Mégret (et une partie seulement) mais également par le ralliement d’une partie importante des voix de Jean Saint-Josse et, plus marginalement, par des ralliements en provenance d’Alain Madelin, de Christine Boutin et d’Arlette Laguiller principalement. Pour le reste, le secret de l’urne appartient à l’électeur. Donc à vous et moi.

 

Pour ce qui est des effets à long terme de cette pratique sondagière, que voulez-vous, ils sont en effet palpables et mériteraient un plus long développement, puisque les partis sont devenues des  écuries à « présidentiables » et la vie politique, une campagne permanente. Est-ce le prix à payer pour chiffrer ce que l’on appelle la démocratie ?

 

[1] C’est d’ailleurs plutôt rassurant à priori de savoir que les préoccupations des Français rejoignent celle des candidats de la tête du peloton, qui s’attaquent avec plus ou moins de démagogies aux grandes thématiques comme l’éducation, la santé, le chômage, plutôt que celle d’aller sur la Lune ou sur Mars (on ne citera pas le candidats concerné) ! Comme toujours, la lecture des professions de foi sera assez hilarante.