Date de publication : 27.04.12 Imprimer
A l’école de l’échec

A l’école de l’échec

« Grève des devoirs, ou je ne veux voir qu’une seule tête… »

 

Pierre Bourdieu a son spectre parmi nous. A ceux qui ignoreraient le nom, je rappellerai juste son néo-marxisme, lui qui en fut l’une des grandes figures dans les années quatre-vingt, fustigeant l’académisme et l’institution, mais médaille d’or du CNRS et ponte du collège de France, quand même. Ce sociologue donc, mort il y a tout juste dix ans, a fait des apôtres. Ils soufflent dans les mégaphones de la FCPE , une fédération de parents d’élèves : non, les enfants de la République n’auront plus de devoirs au sortir des cours de récréation. Pas le temps, et puis surtout pas l’envie  de répondre aux exigences compétitives de l’Education Nationale . Dans la conjoncture actuelle disent-ils, qui pourrait bien avoir  la chance de réussir ? Un certain milieu social privilégié, muni de tout l’attirail d’évidents professionnels de la réussite, avec cours particuliers et parents qui jamais ne calent sur un exercice de maths. Les devoirs à la maison, à la longue, finissent  par  fausser l’ascenseur social. Un classique du reste, les  « fils de profs » ont les gênes programmés pour enseigner (remarquez que les marxistes ont du mal à se décider sur la cause dudit déterminisme : avant-hier le cerveau, hier les chromosomes, demain le gros orteil…). Bref, l’idée : ne devient pas polytechnicien qui veut.  Rafler la mise dans les grandes entreprises est le luxe d’une caste. Pas de veine pour le fils de laveur de carreaux, alors, le syndicat de parents d’élèves le plus influent de France demande proscription et  réclame que les critères s’inversent : et si la femme de ménage, la caissière de Tati, ou l’ouvrier soudeur imposaient leur rythme? Ah ! Pour sûr l’égalité sociale serait préservée. Il n’y aurait plus de ces binoclards de premiers rangs, puants d’une science apprise dans les livres et non pas dans la terre. Plus de cancres non plus, plus de ces fonds de classe investis par les désinvestis, plus de ces tièdes en maths attirés drus par le radiateur.  Ni haut ni bas, ni avant ni après, juste cette ligne bien rase arrachée à tout relief, enlevée aux irrégularités suspectes. Du néo-marxisme courant, je vous le concède, et pourtant, un antilibéralisme qui se veut plus humain à mesure que l’individualisme de compétition et le culte du travail s’accroissent…

 

Contre le culte du travail : le progrès serait la tradition…

 

Les disciples du sociologue Pierre Bourdieu m’arrachent une certaine sympathie. Car au fond, ils ont la nostalgie des traditions. A leur mémoire rejaillit notre histoire commune, un âge où le loisir n’était pas une fuite en avant, un temps surtout, où nous ne travaillions pas de toutes nos forces à nous divertir. Ces progressistes, secrètement, aspirent à une vie dans l’Ancien Régime : voilà que les bœufs cessaient leur labour pour célébrer un jour sur quatre Saint Fulbert ou Sainte Gertrude de Nivelles[1]. Voilà que l’âge obscur d’avant la Révolution faisait voir plus de jour à ses fils, épargnés alors des brumes de hangars et du neuf des usines fumant leur vapeur. Le travail n’avait pas connu son aliénante division, qui rend le commerce plus attractif et l’ouvrier plus performant. Le travail était même le grand crime contre le ciel : le XVI ème siècle le considéra  d’ailleurs comme l’une des causes principales de l’irréligion, qui , contre l’avènement de la bourgeoisie industrielle n’eut d’autre recours que de frapper d’excommunication quiconque travaillait le dimanche ou un jour saint. La modernité rectifia cette faute de goût et cette archaïque pensée, il fut l’heure d’un peu se rendre « comme maitre et possesseur de la nature » et le travail s’imposa comme d’essence humaine, seule voie vers la liberté : les manches retroussées ne nous font-elles pas un air élancé ? Et l’essoufflement physique, ne marque-t-il pas mieux notre force que l’adoration du saint sacrement ? A bien y regarder, contre un libéralisme assommant, certains disciples de Marx feraient de bons chrétiens. Aussi ont-ils parfois l’aveu d’une ou deux figures de marque dans leur rang, à désobliger certainement quelques bouffeurs de curés. Parmi elles, Fréderic Ozanam, le Bienheureux, prenant la cause des pauvres et des Canuts à Lyon[2]. C’est inéluctablement qu’on le retrouve sur la liste  des Pierre-Joseph Proudhon et Charles Fourrier. Contre la bourgeoisie révolutionnaire qui vida le Ciel de ses saints en supprimant un grand nombre de fêtes chrétiennes, Ozanam rappela que l’homme n’est pas sorti d’une chaîne de montage et que par conséquent, il n’a pas vocation à produire, mais plus à sanctifier et rendre grâce… Et puis, qui ne sait qu’une paysanne de Domrémy fut pour eux l’archétype de l’engagement et du féminisme ? Ce sont des médiévaux qui s’ignorent, ces marxistes. Ils prônent l’action et la révolte, mais la contemplation est encore ce qu’ils ont fait de mieux : au XXème siècle, ils écrivaient Les Yeux d’Elsa, par l’embouchure d’un cuivre faisaient danser Paris, exposaient leurs croûtes dans les galetas du Montmartre,et réussissaient chefs d’œuvres cinématographiques et brillants essais de tout genre. Progressistes,  ils désespéraient de la modernité, avec son hymne à la performance battu par écrous et boulons,  son progrès technique qui promettait à l’homme plus de délassement, mais qui paradoxalement, le livra à d’étranges concurrences avec la machine…

Prométhée a l’estomac intact. Et Sisyphe a fabriqué son lance-pierre… [3]

 

Parade au salut

 

Aujourd’hui plus qu’hier, le marxisme crie à l’égalité des chances.  Au travers des voix de la FCPE, il s’érige contre le culte du travail et de la réussite à tout prix, se dresse contre l’individualisme primaire et l’étouffante consommation de marchandise. Or, remarquez une chose : cette plainte n’est en réalité que l’écho réfracté de ce qu’il dénonce. Le marxisme ne souhaite rien d’autre qu’une réussite sociale, mais selon un critère inverse. C’est la peur de l’échec qui le gouverne. (Car vous l’aurez compris, la culture du nivellement par le bas n’est autre chose qu’une crainte camouflée de notre intrinsèque nullité.) Pour être sûr de ne pas échouer, pour être certain de ne pas découvrir qu’il est un monstre, un abject, (un crucifié ?), le marxiste contemporain détruit la notion même de dernier des derniers en meuglant un désespérant « tous égaux ! ». Ce faisant, il se prémunit d’un éventuel salut qui humilie. Il tire une ligne horizontale et bouche le vertical puits de l’échec, certain alors qu’on ne viendra pas le chercher tout au fond, sûr de ne pas élargir la plaie. Avec la misère, la peur, l’angoisse, la honte du revers cuisant, il en va comme d’un mur :  la pensée marxiste croit abattre ce mur, mais elle ne fait que murer une porte. Elle ignore que la trappe du fond, qui donne le vertige,  peut précipiter vers le haut…

Telle est donc la fausse alternative qui nous est présentée aujourd’hui. Réussir : se sauver soi-même à la force du poignet, et retirer ce clou qui dans nos mains s’est planté. Libres enfin de l’enferrer dans le cœur du voisin. Ou échouer : refuser un salut encore possible, cajoler le coup de lance reçu, mais pour ne pas voir que la faille pourrait bien se prolonger à l’infini…

 

A nous de changer nos cœurs, prêts à accueillir toutes blessures, prêts à croire que le ciel peut y faire sa demeure…



[1] La France comptait quatre-vingt dix jours de repos par an jusqu’au XVIII siècle.

[2] Béatifié par le Pape Jean-Paul II , le 22 août 1997. Au sujet de la doctrine sociale de F.Ozanam , voir le livre de Jacques de Guillebon La Cause des Pauvres ( l’Œuvre éd. 2011)

[3] Suivez au fond de la classe !