Date de publication : 13.03.12 Imprimer
Poutine, roi des prisonniers ?

Poutine, roi des prisonniers ?

Les élections présidentielles russes du 4 mars 2012 ont été très commentées à travers le monde [1]. Comment expliquer la popularité persistante de Vladimir Poutine, réélu avec 62% des voix [2] au 1° tour ?

Et si un détour par le Goulag permettait de mieux comprendre la psyché russe ?
En effet, les élections présidentielles russes peuvent rappeler le fonctionnement d’un système carcéral (camp de concentration soviétique du Goulag, ou, plus soft, prison russe contemporaine). Cette analogie est suggérée par l’opposant Edouard Limonov [3].  Sur son blog, à la veille des élections présidentielles, le 4 mars, ce dernier compare la Russie à un grand camp pénitentiaire. Dans ce grand camp, comme dans toute prison, les bandits font la loi, LEUR loi. Pour élire le roi des bandits, ceux-ci ont déterminé eux-mêmes la liste des candidats.  Exit Limonov, exit Iavlinski…  De multiples candidatures à la présidentielle ont été rejetées par la Commission électorale. Avec cinq candidats, c’est sur, l’éparpillement des voix n’est pas un risque, et gagner au premier tour devient plus facile, surtout après avoir monopolisé le pouvoir pendant 12 ans comme l’a fait Vladimir Poutine.

Certes, les détenus ont formellement le choix pour élire leur chef. Ils votent en théorie sur le fondement de programmes relativement différents. Même si ces programmes ont tous quelque chose en commun : une dose généreuse de démagogie [4]… Mais les quatre concurrents de Vladimir Poutine ont pour rôle principal d’assurer les seconds rôles dans cette mascarade, de donner l’illusion d’une compétition ouverte et libre.
Cette illusion, personne n’y croit en Russie. Une démocratie parlementaire ? Impossible, inadapté au plus grand pays du monde. L’ex président, Dimitri Medvedev, l’affirmait lui-même dans un quotidien russe en 2008 : « en dépit de tout le respect que m’inspire cette forme de gouvernement, (…) le parlementarisme tuerait la Russie » [5]

 

Une démocratie dirigiste ( ?), à la rigueur, pourquoi pas. Mais dans cette vaste prison, les détenus – tout au moins jusqu’en décembre – acceptaient de jouer le jeu d’une démocratie de facade. Bienvenu au cœur de la psyché russe : les années en cellule parviennent à vous convaincre qu’il n’y a pas d’autres horizons possibles. La mentalité d’esclave imprègne de plus en plus vos comportements. Mieux vaut Poutine que le chaos, la violence de ce chef de gang pout faire régner l’ordre que l’anarchie entre voyous.

La « psychologie en milieu carcéral » n’explique pas tout, mais elle éclaire d’une autre manière le paysage politique russe. Le spécialiste de la Russie Jean-Robert Raviot souligne l’impact du Goulag [6]  sur la société soviétique. La violence du camp s’est propagé au-delà, dans toute l’Union. Par extension, il est probable que la dissémination de la violence opère aussi hors du temps : elle marque sans doute encore la Russie contemporaine, et les comportements  politiques.

Et la vague de protestation en Russie, cette révolte d’une frange des détenus, que signifie-t-elle? Un sursaut vers la liberté (hypothèse romantique, privilégiée par les médias) ? Ou bien le fruit d’un aveuglement bourgeois, d’une élite qui pense pouvoir changer le système de l’intérieur, alors qu’il est gangrené jusqu’à la moelle (hypothèse désabusée, privilégiée par Limonov) ?

 


[1] Parmi les principales questions abordées dans la presse : Comment expliquer l’ampleur – inédite depuis 20 ans – des manifestations de protestation? Quelles pourraient être les conséquences de ce mouvement initié par les fraudes massives lors des élections législatives de décembre 2011 ?

[2] Le taux de participation est officiellement de 65%. Lors des élections présidentielles, les fraudes ont été bien moindre qu’en décembre, car les groupes d’opposition ont organisé un vaste système de surveillance dans les bureaux de vote à travers le pays. On observe cependant toujours des scores staliniens dans le Caucase : en Tchétchénie, pays meurtri par deux guerres, on annonce 94% de participation, et 99,6% des voix auraient été attribuées à Vladimir Poutine !!!! Voir la source

[3] Rendu célèbre en France par le livre d’Emmanuel Carrère, LIMONOV, P.O.L, 2011.

[4] Pour comparer les programmes (en français), c’est par là

[5] Citation extraite d’une interview accordée à Vedomosti et publiée le 1/07/2008

[6] RAVIOT Jean-Robert, La civilisation soviétique, de l’URSS à la Russie, de 1917 à nos jours, Ellipses, 2006