Date de publication : 15.03.12 Imprimer
Gabbatha. <br /> D’un polyptique, un drame

Gabbatha.
D’un polyptique, un drame

À l’origine, un polyptique d’Arcabas. Sorti des mains du peintre pour, de Saint-Pierre-de-Chartreuse, aller se nicher au sanctuaire marial de Montaigu, près de Louvain en Belgique.  Dix-huit mètres de long, ouverts en des panneaux qui nous montrent la passion et la résurrection du Christ. Les traits y sont muris de symboles, les couleurs vives s’accordent pour héler volontiers Chagall. Arcabas n’avait pas besoin d’une pièce, son Passion Résurrection est vivant, qui s’entrouvre immobile sur un mystère violent.

Et Fabrice Hadjadj manquait de place. À chaque tableau, on lui sommait d’écrire de courts commentaires. D’y aller de son esthétique jugeote et clarifier la chose en une vingtaine de lignes. Éclaircir net un mystère trop sombre. À chaque tableau, on lui demanda débroussaillage : il lui sortit un drame. C’est lorsqu’il faut faire court qu’on prolonge parfois trop loin. La pièce de théâtre Gabbatha était née. De chaque tableau du polyptique, il sortait  une scène, avec ses personnages terribles et drôles ensemble,  une corde tirée par-dessus le précipice des Écritures, sur laquelle vaciller pour de bon. Gabbatha, c’est le lieu où Pilate fit comparaître Jésus. En hébreu, cela signifie « dallage » – sur quoi chuter – mais qui se dit aussi Lithoströton en grec,  « hauteur » – vers quoi s’élever. Et nous voilà devant l’évidence, la condition de la chute et de l’envol est la même : perdre pied. Car il s’agit bien de cela, être arraché à soi-même, à sa propre résistance qui nous fait tenir trop à nous-mêmes. La pièce Gabbatha peut commencer, dans cette salle Bernanos où comédiens et spectateurs ont supplanté les habituels conférenciers. Elle peut comme un retable devant nous s’ouvrir, et c’est bien carrés sur nos fauteuils que nous allons tels un Lazare sombrer puis ressusciter.

 

La joie du poisson grillé

Fabrice Hadjadj nous entraîne tout au fond du tombeau, à la recherche d’un Dieu qui pourrait nous sortir « de ce bourbier sphérique ». Son écriture fait l’aveu d’une misère claustrée dans nos cœurs, ses personnages nous ressemblent et nous précipitent dans notre horreur la plus enfouie, mais c’est pour nous annoncer que ce Dieu que désespérément l’on cherche « est descendu plus bas encore ». Jamais l’écrivain ne refourgue sa solution. Le Crucifié qu’il nous montre ne vient pas suturer nos blessures, il vient d’abord nous présenter ses flancs meurtris, que nos mains s’y enfoncent et qu’un peu nous croyions. Le ressuscité qu’il nous présente ne vient pas nous arracher à ce monde, mais s’attabler avec nous, manger « du poisson grillé », et que la table soit pleine, et quela Joie de sa présence, à jamais parmi nous, nous bouleverse démesurément…

 

La mise en scène

Dans le neuvième arrondissement de Paris, derrière Saint-Louis-d’Antin, une salle Bernanos où trois comédiens ont sur des panneaux de bois projeté les tableaux d’Arcabas. Il est dix-neuf heures, l’Angélus tinte son cuivre, et les comédiens s’arrêtent. Ou plutôt commencent vraiment : « Je suis la servante du Seigneur… » Le régisseur s’impatiente. Les anciens du cours Florent manquent au professionnalisme, un instant, mais c’est pour faire profession de leur foi.

L’esprit de la pièce, ils le connaissent. Michel-Olivier Michel était ici il y a dix ans déjà, metteur en scène dans « À quoi sert de gagner le monde ? » du même auteur. La salle longtemps fut pleine, et longue la tournée. De Gabbatha, il sait le rire et la joie profonde. Il devine bien qu’on ne sourit pas sans trahir une blessure, alors il nous pousse  jusqu’à l’esclaffement, que nous rentrions chez nous boitant, mais avec la certitude heureuse d’être sauvés. L’autre, c’est Véronique Ebel. Déposé sur ses lèvres, le texte de Fabrice Hadjadj a l’écho d’un cantique à la joie. D’une poésie depuis longtemps oubliée peut-être, mais qu’on a su petit enfant réciter par cœur.  Et l’on sent tout à coup que la joie était là depuis le début, enferrée de sa pointe fine jusqu’à l’embouchure de notre âme et Dieu, mais que ténèbres et noirceurs ont voilée. Et la voix de l’actrice de venir d’un rayon transpercer ce mur opaque. Enfin, il y a Golchehr Damghani. Elle, c’est le précipice sous lequel est tirée la corde. Sa lecture des Écritures entre chaque scène, comme en coryphée, est le véritable style de la pièce, la véritable inflexion de voix qui nous incline au cri. La Parole comme un silence au cœur de toutes paroles, pour qu’elles ne perdent pas tout à fait souffle, et leur donne d’exister.

C’est le mystère de la rédemption que cette pièce entend creuser. Il y a ces questions que les personnages de la pièce se posent, et qui peuvent percer jusqu’à notre cœur :

  • Suis-je prêt à annoncer la Joie, quand même, « alors que le dégout me monte à la gorge » ? On ne mesure pas assez l’exigence de l’annonce du royaume des cieux.
  • Suis-assez sûr que le chemin de Dieu jusqu’à moi, peut passer « par ce qu’il y a de plus étroit » ? On se refuse à croire que tout appartient à Dieu, et qu’Il emprunte les voies les plus incongrues pour nous rejoindre : la Mer rouge, mais aussi « la sortie de l’autoroute A6. » !

Enfin,  arrivons-nous à croire que ce qui est étonnant, ça n’est pas tant la faute et la chute, mais bien le fait que nous ne tombions pas! Si Juda va se pendre, c’est parce qu’il s’est refusé à croire qu’il pouvait être le dernier des pécheurs, le pauvre type qui à besoin d’un sauveur. Or, le carême m’invite à croire que si la Miséricorde de Dieu est infini, c’est aussi parce que je suis infiniment misérable…

 

 

Gabbatha

Spectacle tragi-comique sur la Passion et la Résurrection du Christ 

De Fabrice Hadjadj


Du 6 au 25 mars, Espace Bernanos, 4, rue du Havre, 75009 Paris.

Tous les jours à 20h30, dimanche à 16h.

Relâche  les 8, 14 et 21 mars.

Réservation : 06 60 85 74 54  ou www.weezevent.com/Gabbatha.

Tarif : 15 € (réduit : 10 €).