Date de publication : 19.02.12 Imprimer
The Artist : et le verbe s’est fait taire

The Artist : et le verbe s’est fait taire

Tout le monde en parle, tout le monde l’a vu, tout le monde le trouve for-mi-da-ble, extraordinaire, merveilleux ! Du moins il est de bon ton de le considérer comme tel : vous prendriez sinon le risque de passer pour un pauvre béotien dont le goût médiocre se limite aux grandes productions américaines. Rendez vous compte, vous feriez partie de ces gens qui ne peuvent se passer de dialogues… Bref, de toute façon ne cherchez pas, il faut aimer The Artist, tous les bobos vous le diront.

Mon esprit de contradiction espérait donc une déception. En pure perte : ma seule déception fut de ne pas l’être. Je m’en confesse : The Artist, j’ai aimé. Mériter les Oscars je ne sais pas, mais cela nous change au moins des habituels films d’auteurs français ; et puis avec ce film, c’est un peu la France elle-même qui s’exporte [1], et en terme d’image internationale c’est quand même mieux que la délicatesse de l’accent chtis et la finesse du maroilles. Ils me le pardonneront, j’espère ; en plus, allez, c’est presque du made in France (pour une fois que ca marche) : François le Français (ou Bayrou pour les intimes) va être drôlement content. Pas tout à fait 100% pur coq malgré tout, parce que si Hollywood est emballé c’est peut-être aussi (surtout ?) parce que le film a été tourné chez eux et qu’il parle avant tout du cinéma américain…Mais en bon Français ignorons ces détails contrariants et continuons de défendre cette grande cause nationale, susceptible de nous apporter, à défaut de croissance, un peu de prestige

 

Mon but n’est pas ici de reproduire une des ces analyses ésotériques dont certains critiques ont le secret. Je voudrais simplement souligner que ce film, outre qu’il nous a permis de voir que Jean Dujardin ne sait vraiment pas parler anglais [2] (et ca en tant que français ca nous rassure quand même pas mal), a deux grands mérites : j’ai nomm(in)é… son chien et son silence. Le chien tout d’abord, parce que par chez nous un bon héros se doit d’en avoir un et puis aussi parce qu’il est vraiment trop mignon : après Idefix, Milou, Bill et Rantanplan voilà donc… Uggie [3]. Et le silence, parce qu’en plus de changer de l’ordinaire des films, ce petit retour dans le… passé fait drôlement du bien.

 

Je craignais pourtant au début de m’ennuyer : si la parole est d’argent…souvent le silence endort. Dans le meilleur des cas. Parce que le silence ca peut aussi faire peur. Comme disait Pascal, le Blaise des Pensées pas l’Obispo du Silence [4] : Le silence éternel de ces espaces infinies m’effraie. C’est que dans le silence on est seul face à soi-même, on ne peut plus fuir et pour un peu on en arriverait même à penser. Loin d’endormir, le silence peut être assourdissant disait Julien Green. Certes, je n’irai tout de même pas jusqu’à affirmer que The Artist permet de se retrouver soi-même : en effet son silence n’est ni total, ni habité, comme l’est par exemple celui du Grand Silence. Mais il a somme toute le mérite d’en interroger la valeur et, en contrepoint, d’en souligner si souvent l’absence dans nos sociétés.

 

Alors, vous me direz qu’une « religion du verbe » qui vante le silence, c’est quand même un peu paradoxal. Mais c’est parce que le silence n’est pas une fin en soi : il est un moyen, un préalable au dialogue. Pour reprendre le poète polonais Stanislaw Jerzy : Au commencement était le verbe. C’est seulement après qu’est venu le silenceC’est-à-dire une fois le Verbe fait chair et l’homme de nouveau capable de l’entendre ; car seul le silence permet au sujet de conjuguer le Verbe. Comme disait Saint Bernard : C’est le silence qui commence les Saints, c’est lui qui les continue, c’est lui qui les achève.  Mais l’histoire parle alors d’un tout autre Artiste…



[1] Même si elle a coproduit le film, la Belgique on l’oublie !
[2] Au moins maintenant tout le monde sait qu’il faut cultiver notre Dujardin.
[3] Qui, pour l’anecdote, a obtenu deux nominations aux Colliers d’Or d’Hollywood, concours totalement inutile  s’il en est.
[4] Chanson qui a malgré tout le mérite de mieux le faire apprécier ensuite.

  • Amby88

    Bon article, bien écrit. Merci.
    Il y a en effet du silence dans ce film, mais si tu compares aux films muets, on ne peut vraiment pas le qualifier de tel. On joue normalement et on coupe le son, en mettant du noir et blanc pour faire bien.
    Un peu artificiel, donc, déroutant oui, parce qu’on oublie un peu qu’au commencement était le Verbe. Mais un Verbe éloquent par son silence. Mais ça, tu l’as bien dit!

  • Jean Baptiste

    C’est une remarque intéressante! Je n’irai peut-être pas aussi loin sur l’aspect artificiel, mais effectivement la question du silence (et de sa nature) se pose. Le film est certes muet mais il n’est jamais non plus totalement silencieux (sauf la scène romantique à la fin du film) avec une bande son qui accompagne discrètement, sans saturer le spectateur : on est dans une sorte d’entre deux qui n’est pas le silence « angoissant » ou le bruit abrutissant mais qui néanmoins invite à y réfléchir… 

  • MD

    Je vous suis sur votre analyse; d’autant que le silence était historiquement une contrainte technique pour ces films, pas un choix. Ici il s’agit bien d’un parti-pris artistique ! Le silence comme complément du Verbe: c’est presque de la grammaire !