Date de publication : 16.01.12 Imprimer
La publicité : choc ou équivoque ?

La publicité : choc ou équivoque ?

En descendant les marches de la station de métro, le voyageur pénètre dans un monde assez étrange. Il y fait bon mais ça sent mauvais. Il y a du monde mais personne ne se parle. Les deux minutes d’attente s’affichent timidement car elles se savent bien trop longues pour le voyageur pressé.

L’homme à la mallette vérifie l’heure sur sa montre, le professeur répète son cours dans sa tête, le lycéen sort ses fiches empruntes de stabilo et l’étudiante à la mode pianote fièrement sur son iPhone 4S… Chacun a l’air d’être dans son propre monde, chacun est sur sa propre route, chacun a sa journée entre ses mains. Pourtant, dans cette apparente individualisation, ils sont tous pris au dépourvu, ils sont tous dans un même guet-apens. La publicité les a pris d’assaut, au pied du lit, où au retour du travail, même résultat : chacun est une proie.

Actuellement, les publicités sont particulièrement étonnantes. Nous sommes loin des couleurs de la confiture Bonne-maman, du dernier Mac généreusement soldé ou du casque Sennheiser offrant un son unique. Le point commun entre elles ? Une pomme ! Ou plutôt LA pomme ! Ce fameux fruit défendu qui est représentée par la société de rencontres extra-conjugales Gleeden. Son slogan ? « Cette année, trompez votre amant avec votre mari ! », ou « restez fidèles à vos désirs » avec comme précision : « par principe, nous ne proposons pas de cartes de fidélité ! » Détail important : la pomme de l’affiche est belle et bien croquée ! Difficile de ne pas faire le rapprochement avec l’affiche de la dernière comédie musicale de Pascal Obispo Adam et Eve, la seconde chance, trônant sur le quai d’en face !

Affiche Gleeden métro 4x3 - Un Autre Regard

Le voyageur se retrouve en quelques secondes devant la problématique de l’humanité sans passer par des détours psycho-socio-philo-théo-pathologiques ! D’un côté : l’infidélité et le mensonge, de l’autre : la figure de nos parents originaires rappelant la notion de faute et de péché. Le conflit qui habite le cœur de chaque homme, est là, placardé sous terre, dans les profonds tunnels du métro comme dans les méandres de notre pâte humaine.

Le métro arrive. Le voyageur revient de sa rêverie et réalise soudain le paradoxe humain auquel il vient d’assister. Ces publicités, sous des airs envoutants, viennent de normaliser les écarts de conduite et même de nous y inciter. Plus profondément, elle invite à la rupture, à l’individualisme, à l’hypocrisie et à l’imposture. Le métro s’arrête à la station suivante. Le regard de notre homme tombe sur un immense slogan publicitaire : « Je peux m’envoyer en l’air en quelques secondes », osant à peine se renseigner sur la société qui fait une telle campagne, il découvre avec surprise qu’il s’agit là d’une publicité pour une compagnie aérienne…
A croire que tout le monde s’est mis d’accord pour avoir pour cible les désirs de la chair et considérer la sexualité comme un objet de consommation et d’échanges mercantiles !

Liberté ou manipulation ? Devant ces ébauches de débauches publiquement exposée apparaît en tout cas une confusion entre la morale et la marchandise, le libre -arbitre et l’arbitraire, et accessoirement l’Amour vrai avec la tromperie et disons-le, le mal !

Mais puisque la pomme et sa duplicité sont ainsi sous nos yeux, n’est-ce pas là l’occasion de nous interroger sur le rôle que doit jouer la société vis-à-vis de la morale et du développement intégral de la personne humaine ?

  • MD

    En même temps la publicité ne fait ici que la basse besogne pour laquelle elle a été budgétée.
    Je ne crois pas à la publicité manipulatrice; elle ne joue que sur des ressorts que l’individu est parfaitement en mesure de contrôler s’il le souhaite.
    Idéalement, la morale voudrait qu’on ne réponde pas à toute demande par une offre … (mais la morale se réclame d’un tout autre maître que la pub.)

    Il y aura bien un petit malin pour titriser la morale un jour. C’est une valeur inestimable !

  • Marie-Alice David

    Certes la publicité n’a pas de poids décisionnaire directement sur notre action. Toutefois, si elle joue sur des « ressorts que l’individu est parfaitement en mesure de contrôler s’il le souhaite », je m’interroge sur la nature de ces ressorts : désirs? Imagination? Conscience? N’est-ce pas là des voies de manipulation? De surcroît, il reste tout de même la question de l’affichage publique d’une telle campagne. Cela reflète clairement un certain délitement de la société face à la morale et de notre capacité à l’accepter, ou pas….

  • MD

    Actionner le désir d’une personne n’est pas ipso facto une manipulation et la pub a toujours fait appel aux différents mécanismes de la séduction (désir, humour, sexe …etc)
    Mais, en effet, ma mention de « l’individu » est au mieux incomplète. Je parlais d’un individu adulte « doué » de morale, un esprit formé ; eux devraient être capables de contrôle.

    Je suis d’accord en ce qui concerne l’affichage public: notamment vis à vis des enfants qui ne sont pas forcément capables de prendre le recul nécessaire ou d’intégrer l’humour de certaines publicités. (on reconnait une bonne publicité à ses mauvais jeux de mots.)
    Mais là, c’est du ressort de l’ARPP. Nous savons tous qu’une publicité censurée (notamment pour un lancement comme ici) est du pain béni pour l’annonceur.
    La société a les organes de régulation/censure qu’elle mérite, donc oui il y a délitement … tout est devenu acceptable !
    http://www.jdp-pub.org/Se-plaindre-en-pratique.html

    • Greglecatcheur

      J’ai emprunté le métro hier, chose que je fais rarement depuis que j’ai une voiture. J’évite le métro parce que de fait, beaucoup de choses m’ennuient dans le métro, l’attente, les odeurs, le bruit, les gens qui te bousculent. Et bien entendu l’omniprésence des pubs qui remplissent l’espace visuel.
      Donc, hier en me promenant, je me suis fait ces réflexions, alors que mon regard essayait de penser à autre chose que toutes ces informations imagées qui attirent le regard et veulent captiver mon esprit
      Et je me suis imaginé un métro sans images. Et j’ai trouvé cela très glauque, plus de couleurs, plus de ces fenêtres publicitaires nous permettant d’échapper à la morosité stressante du milieu métropolitain.
      Je serais publicitaire, je me dirais donc que l’espace métro est l’endroit le plus parfait pour investir les yeux des passants, bien au delà des rues, périphériques et autres lieux publics.

      @MD: Quant on dispose d’un espace situé face aux regards de gens n’étant pas venu pour voir des images mais pour attendre le métro, la meilleure façon d’imprimer une information dans l’esprit du passant, c’est d’aller stimuler ces instincts primitifs, tels que le désir de jouissance, le désir de domination et autres choses.
      Et ce même quant on est un individu adulte « doué » de morale, un esprit formé. J’ai fait cinq ans de philosophie, je confie chaque soir mon âme au Christ, selon ma foi, et j’espère grandir en humanité chaque jour. Malgré cela, ces images produisent sur moi le même effet que sur le dernier des salauds. Je regarde, et si je ne fais pas attention, l’image s’imprime.

      @MD, @Marie Astrid. La saturation d’images à portée obscénes ou immorales, lorsque cela envahit l’espace public, provoque un délitement imparable, dans la mentalité de la plupart des passants. Car (@MD), peu nombreux sont finalement les esprits formés, qui vont prendre le temps de réfléchir. La plupart vont passer leur chemin et laisser vivre en eux inconsciemment des perverses informations. Le but étant de stimuler, pour de nombreux publicitaires, la création et l’envie de besoins imaginaires et (dans le cas présent) déshumanisants

      Greg
      jenesuispasseul.fr

      • Greglecatcheur

        Et de fait, cela pose une vraie question:
        la pub doit-elle être le seul objet visuel, maitre de tout l’espace métropolitain? Plutot que de parler de censure, ne vaudrait-il pas mieux parler de transformation de l’espace visuel public?

  • Marie-Alice DAVID

    Excellente question ! Merci !
    Transformer l’espace visuel public semble en effet une voie pour nous épargner l’invasion incessante de slogans et de pubs qui s’infiltrent malgré nous dans nos esprits. Mais si nous restons dans le domaine du visuel, nous demeurons par conséquent au coeur du pouvoir de l’image. La « transformation de l’espace visuel public » devrait donc être maitrisée avec une attention toute particulière. Il s’agit alors de s’interroger sur ce qui pourrait être bon à mettre dans l’espace public et ses limites. Quels seraient les fondements de la transformation de l’espace visuel public?

    • Greg le catcheur

      C’est une vraie question. Pour ma part, je pense que si l’espace métroppolitain se remplit d’images, c’est en réponse à un besoin profond qu’a l’homme de ne pas se sentir enfermé, mais d’avoir la possibilité de regarder ailleurs. Les images sont des fenetres qui donnent de l’espace et par consequent qui rendent plus libres.
      Cette liberté est bien sur purement psychologique à mon gout mais il ne faut pas sous-estimer l’importance du mental.
      Donc je pense qu’un des fondements d’une possible transformation consiste dans le fait d’offrir du beau au regard.
      UN vecteur de transformation serait a mon avis de redonner davantage de place à l’art et moins à la publicité. Des oeuvres visuelles mémorables qui elevent l’esprit, il y’en a des tonnes.
      Pour rejoindre ton idée, une oeuvre d’art de valeur vaut mieux que dix photos de mauvaise facture…
      Mais j’ai une attirance pour le minimalisme qui n’est peut-etre pas du gout de tout le monde…
      Un autre vecteur est celui de la purification des images. Le corps dénudé a-t-il sa place dans l’espace public? A en croire les lois condamnant l’exhibitionnisme, non…

      • MD

        Greg, je ne parle pas de l’effet produit mais bien de la réaction du « prospect » ciblé (qui ne doit pas céder à toutes les stimulations, sans quoi on revient au stade animal. Oui, nous sommes certainement plus souvent mis à l’épreuve que nos Grand-Parents…mais il y a donc d’autant plus de mérite à ne pas céder.)
        En gros, l’effet n’induit pas une transformation du prospect en « client »… sans quoi le marketing serait une science effrayante.

        Quant à répondre à votre question : Je suis parfaitement d’accord, la publicité ne devrait pas avoir le monopole de nos minutes d’attente (quoique j’aime bien pouvoir lire les programmes de théâtre, le reste je l’ignore: au mieux ça colore mes attentes quand je ne suis pas dans mon livre et parfois les messages me font rire (j’en décortique aussi quelques unes de temps en temps, je travaille dedans !)

        La RATP ne communique pas énormément sur les chiffres de sa régie publicitaire, mais le manque à gagner ne serait pas énorme en terme de budget pour le métro. En toute logique, nous pourrions, moyennant une légère augmentation du billet, avoir un métro rempli d’œuvres d’art (dont de très beaux nus artistiques !)